Mercredi 10 septembre 2008
Bien des fois, pendant que le poète est absorbé dans son œuvre maternelle, un moucheron de rien, porteur lui aussi d’une sonde, travaille à l’extermination des
images à mesure qu’elles sont mises en place.
Mille ans, dans les ténèbres, il a porté sordide casaque de parchemin, dix mille, de la pointe de ses pics, il a fouillé le sol ; et voici le terrassier noueux
soudain revêtu d’un élégant costume, doué d’ailes rivalisant avec celles de l’oiseau, grisé de chaleur, inondé de lumière, suprême joie de ce monde.
Manger l’amoureux après mariage consommé, faire repas du nain épuisé, désormais bon à rien, cela se comprend, dans une certaine mesure, chez la poète peu
scrupuleuse en matière de sentiment amoureux ; mais le croquer pendant l’acte, cela dépasse tout ce qu’oserait rêver une atroce imagination.
Elle est venue, la poésie, tardive il est vrai, mais enfin elle est venue.
Ah ! si l’on pouvait maintenant observer à son aise, dans le calme de son cabinet d’étude, isolé, recueilli, tout à son sujet, loin du profane passant, qui
s’arrêtera, vous voyant si préoccupé en face d’un point où lui-même ne voit rien, vous accablera de questions, vous prendra pour quelque découvreur de sources avec la baguette divinatoire du
coudrier, ou, soupçon plus grave, vous considérera comme un personnage suspect, retrouvant sous terre, par des incantations, les vieilles jarres pleines de monnaie !
Mes vers sont très éprouvés. Les éclosions sont tardives, me donnent des engourdis. Autour de mes cloches où les voyelles attendent, aujourd’hui l’une, demain
l’autre d’après l’ordre de naissance, peu ou point de hâles venus du dehors. Il y en a cependant à proximité, car les sujets à grands panaches issus de ma récolte sont déposés dans le cahier
aussitôt éclos et reconnus.
Mes ressources en flocons s’épuisent, et le problème garde son obscurité.
Avec de tels passionnés pour l’éclat de la flamme poétique, l’expérimentation précise et prolongée est impraticable du moment que l’observateur a besoin d’un
luminaire.
Étrange résultat vraiment : ces mots accourent où il n’y a rien, y stationnent, non dissuadés par les avis répétés de la vue ; ils passent sans le moindre arrêt à
côté de la cloche en verre où la voyelle ne peut manquer d’être aperçue par l’un ou l’autre des allants et des venants. Affolés par un leurre, ils n’accordent attention au réel.
Certaines de nos machines poétiques ont des organes bizarres qui, vus au repos, restent inexplicables. Attendons la mise en branle, et l’appareil hétéroclite,
mordant ses engrenages, ouvrant, renfermant ses tringles articulées, nous révèlera combinaison ingénieuse où tout est savamment disposé en prévision des effets à obtenir.
Où donc est-elle, dans le monde de la poésie spontanée, cette image origine première du poète ? Nos régions ne possèdent rien de pareil. La trouve-t-on ailleurs ?
Sur ce point la littérature n’a encore rien dit de probant.
Pour terminer : promenons le bout du doigt mouillé sur une lame de verre, sur un carreau de vitre ; nous obtiendrons un son assez nourri non dépourvu d’analogie
avec celui du poète.
(extraits peu détournés de l’indispensable livre de J.H. Fabre, Extraits des Souvenirs Entomologistes, Librairie Delagrave, Paris, 1934 – O.H.)
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